Numéro 23 : L'amitié

Terme limite : 1er janvier 2019



Argument sur l'amitié


Simone Weil écrivait : « Il y a deux formes de l'amitié, la rencontre et la séparation. Elles sont indissolubles. Elles enferment le même bien, le bien unique, l'amitié [.] Enfermant le même bien, elles sont également bonnes ; les amants, les amis, ont deux désirs, l'un de s'aimer tant qu'ils entrent l'un dans l'autre et ne fassent qu'un seul, l'autre de s'aimer tant qu'ayant entre eux la moitié du globe terrestre leur union n'en souffre aucune diminution. »
L'amitié, dit le Littré, est un « sentiment qui attache une personne à une autre ». Cette définition, qui peut sembler bien vague, ne fait que confirmer la difficulté, dès Aristote, d'établir les principes certains de l'amitié. Réciprocité, absence d'intérêt, gratuité, mais aussi services rendus sont les plus fréquemment évoqués, butant régulièrement sur une antinomie désintéressement / utilité dont le champ d'extension, bien loin de se restreindre au domaine privé, embrasse le domaine du politique.
Le Grand dictionnaire Larousse de la philosophie, tout en reprenant la définition « sentiment d'attachement d'une personne pour une autre » et en le différenciant de l'amour lié à la sexualité, rappelle qu'amicitia est la traduction de philia qui à l'origine désigne tout type d'attachements avant d'être définie de manière plus restrictive : ni éros ni agapè, relation d'affection désintéressée et vertueuse entre égaux, la vertu (ou dans un autre registre la justice) lui conférant aussi, comme on le voit notamment chez Cicéron, une dimension proprement républicaine. Cependant, à la question de savoir si l'amitié peut se pratiquer simultanément à deux, dans une petite communauté choisie, au sein d'un groupement socio-politique se greffe de façon récurrente celle que suscitaient les postulats épicuriens : l'amitié aurait une dimension utilitaire dont le projet final est le plaisir, même si elle engage à aimer l'autre comme soi-même. Si le plaisir est un bien, il n'est pas celui des autres écoles et il est d'ailleurs assez paradoxal que l'épicurisme qui a tant vanté l'amitié y ait trouvé, en son sein même, un sujet de désaccord quant au degré de besoin présidant à la naissance de l'amitié.
L'homme heureux a-t-il des amis ? C'est l'antinomie première. S'il est heureux, il n'a pas de besoin donc pas besoin d'amis. Mais il faut des amis pour être heureux. Donc on ne les aime pas pour eux-mêmes. Disons alors qu'on aime pour lui-même l'ami dans le bonheur et pour ses services dans le malheur. C'est un cercle vicieux, et peut-être un faux problème dans la mesure où l'agent « homme heureux » devient par répercussion lui aussi un mythe (pensons à propos à l'aphorisme de Georges Perros, « L'amythié »)...
Les ennuis, si l'on peut dire, n'auraient-ils commencé lorsque Philia se dépouilla de sa transcendance pour se socialiser ? La dyade empédocléenne Amitié / Haine, force cosmique de concentration et dispersion, avait le mérite de ne pas faire porter sur l'homme le poids entier de ses attachements. Certes, mais Aristote, soulignant qu'Empédocle était illisible, notait que cette philia qui ramène à l'unité les éléments et les êtres les sépare en réalité, retirant par exemple le feu des mélanges qu'il forme avec d'autres éléments - et non sans risque, pourrait-on ajouter, d'aboutir au contraire de l'amitié altruiste, à une amitié de soi purement égoïste. Cicéron l'avait bien compris, qui liait l'amitié à l'humanitas et à la vertu sans en faire le domaine des meilleurs ou des sages mais des boni, sans l'absolutiser. Amitié politique, contre la solitude du tyran et les illusions des démagogues, mais aussi familiarité intime entre gens de bien, marquée par le souci intranquille d'autrui comme de soi, et désirable pour elle-même. Montaigne, quant à lui, la décrivait comme une communion des âmes sans motif, sans récompense, d'où la formule fameuse « parce que c'était luy ; parce que c'était moy », pour la différencier des accointances causées par occasion ou commodité et appelées ordinairement « amitié ». D'Amitié en amitiés (s) en « amitié », le problème demeure entier, entre tautologie et descriptions infinies, mais aussi entre ce qui relève du naturel et du conventionnel.
« Qu'un ami véritable est une douce chose » écrit La Fontaine dans la fable « Les deux amis » : on oublie souvent de lire « véritable » et que la fable précédente, « L'ours et l'amateur des jardins » se conclut ainsi : « Rien n'est plus dangereux qu'un ignorant ami ; / Mieux vaudrait un sage ennemi. »
Si l'on songe au travail déceptif opéré par La Rochefoucauld, Nietzsche, la psychanalyse sur la grammaire de l'amitié, il semble que le problème suppose bien de la modestie dans son approche et ses conclusions. Voltaire évoque un « contrat tacite entre personnes sensibles et vertueuses », Richard Rorty en fait aujourd'hui de manière pragmatique une vertu démocratique, sans doute traiter de l'amitié suppose-t-il, pour paraphraser Paul Ricour, de mettre « les figures empiriques de l'amitié en résonance avec la structure spéculative de la reconnaissance ». C'est le projet, dans des perspectives aussi bien philosophiques, littéraires, anthropologiques que politiques, de ce numéro d'Alkemie consacré à l'amitié.

Pierre Garrigues




Mots-clefs : littérature, philosophie, métaphore et concept, le fragmentaire, l'autre, le rêve, le vide, Cioran, la solitude, le mal, l'être, le destin, le bonheur, les mots, le silence